Huppert, une fortune infinie et un artiste parasite : comédie noire chez millionnaires
Au programme l’une des apparitions les plus célèbres en Espagne de l’actrice Isabelle Huppert Le + Plus. Le caractère hautain et hautain d’une artiste connue pour sa grande culture et sa faible capacité à supporter les absurdités contrastait mal avec les singeries de l’ADN carliste du journaliste Máximo Pradera. Ce héraut grivois du programme fit une plaisanterie un peu vieille qui lui valut quelques regards de mépris de la part d’Huppert qu’on n’avait pas vu ici depuis que Murat avait caracolé son cheval le 2 mai 1808.
Cette déférence de Huppert, qui donne une figure magnifique à tous ses rôles, est la base de cette La femme la plus riche du monde où elle incarne une matriarche ennuyeuse et riche qui se lie d’amitié et protège un artiste gay aussi chaotique qu’effronté. Petit à petit, il finira donc par financer ses projets artistiques les plus fous, peut-être pour se venger d’une famille très circonspecte, parfois de noirceur goyesque, et incarnée par quelques acteurs confirmés de l’hexagone comme Marina Foïs ou André Marcon.
Ce ne sont que des pions sur l’échiquier, puisque le nœud du film est la relation toxique mais attachante entre la riche reine Marianne Farrère (Huppert) et l’évêque artiste Pierre-Alain Fantin (Laurent Lafitte). Farrère, qui s’ennuie, accorde ainsi tous les caprices à un Fantin qui se répand comme un miasme dans la fortune infinie de l’entreprise.
Parodie de l’affaire Banier-Bettencourt, le photographe François-Marie Banier a vécu pendant des années du mécénat de l’empire L’Oréal et plus d’un milliard d’euros distribués entre chèques, espèces, œuvres d’art et assurances-vie ont été cités au tribunal. Sa représentation sur grand écran est donc une partie d’échecs un peu ringarde, un échiquier conçu par Jean-Paul Gaultier, entre ce parvenu Fantin et des proches peu aimables.
Le réalisateur, l’ancien critique de cinéma Thierry Klifa, décide en ce sens d’exécuter une comédie aux regards maléfiques et non moins sinistres comme un jeu de Cluedo. « Étrange »« roman policier » sans mort, bien qu’avec une vieille dame quelque peu absente, c’est un jouet où même les discussions les plus sérieuses crachent un poison grotesque : le fantôme de l’antisémitisme venu des Farrère empoisonne ainsi encore davantage les relations, la fille est mariée à un juif pratiquant, ce qui met en péril la fortune de la saga.
Film dans la foulée des comédies anti-bourgeoises de François Ozon, mais sans le charme littéraire de ce qu’il pourrait être À la maison (Foire aux coquillages d’or de Saint-Sébastien en 2012), est de loin le film le plus ambitieux et aussi le mieux réalisé d’un artisan comme Klifa. Ce réalisateur, expert en relations familiales (il a réalisé des films comme Les yeux de sa mère soit Secrets chantés), trouve une matière en or comme l’affaire L’Oréal et un interprète d’exception comme Huppert a été, est et sera.
Bien que sa mise en scène soit pratiquement invisible, presque télévisuelle, la dernière partie de l’histoire semble accélérer le montage, ce qui fait perdre de la gravité à l’histoire, forçant peut-être la comédie. Le réalisateur cherche avant tout à être l’amanuensis d’une compagnie d’acteurs/auteurs qui parviennent à rendre crédible, voire touchante, une affaire trash comme l’amitié entre une vieille femme sénile et un uraniste maléfique avec plus d’histoire que de rue.
Divertissement printanier, film miroir de Carmen Lomana et autres pijaprogre madrilènes avec un hommage associé, ses six nominations aux César disent tout de sa qualité. A défaut de savoir ce qui va gagner, le nostalgique est le favori Nouvelle vague de Richard Linklater, l’interprétation de la joue de Laurent Lafitte mérite à elle seule toutes les récompenses et, bien sûr, aussi l’entrée.
