Le livre « prison » de Sarkozy dans lequel il prône l’unité de la droite et la « normalisation » de Le Pen
Bains massifs, files d’attente de plusieurs centaines de mètres, rues bloquées par la police, la librairie Lamartine de Paris a accueilli cette semaine un ex-taulard plébiscité par un public qui aspirait à obtenir une dédicace de l’auteur du livre ‘Journal d’un prisonnier‘.
Nicolas Sarkozy a profité de ses 21 jours de prison pour écrire un best-seller qui, au lendemain de sa présentation, était déjà numéro un des ventes et annonçait un succès public similaire dans les librairies de Marseille et de Cannes les jours suivants. L’ancien président, condamné à cinq ans de prison dans l’affaire dite du « financement libyen », a été libéré sous contrôle judiciaire le 10 novembre.
Comment expliquer le succès indéniable du ‘Journal d’un prisonnier‘? Un mélange de déclarations politiques et une dose de morbidité carcérale complètent les 216 pages de l’ouvrage d’un homme politique qui suscite à parts égales soutien et détestation, mais dont l’attrait populaire ne peut être nié.
Le livre contenait une bombe que peu attendaient : Nicolas Sarkozy, 70 ans, président français entre 2007 et 2012, champion dans les urnes de la droite traditionnelle et ancien frein du alors appelé « Front national », se montre aujourd’hui favorable à l’union de la droite – sans la nommer -, c’est-à-dire à un accord entre la droite dure de Marine Le Pen et son ancien parti, aujourd’hui sous le nom de « Les Républicains » (LR) qui doit être considéré comme un représentant du « doux ». c’est vrai.
« Mon ancienne formation politique aura du mal à se qualifier pour un second tour électoral, c’est pourquoi une union la plus large possible est nécessaire, sans exclusivité ni anathèmes », propose l’ancien chef des conservateurs. LR compte 47 députés à la chambre législative, contre 141 pour Le Pen et ses alliés d’Eric Ciotti.
C’est une hérésie suprême pour ses anciens camarades LR, aujourd’hui pilier faible de la droite à l’Assemblée et relégué dans les intentions de vote pour la présidentielle de 2027. Le livre de Sarkozy ne sera pas le plus beau cadeau de Noël pour un parti aujourd’hui divisé, comme l’a également démontré cette semaine le refus de 18 députés de rejeter le budget de la Sécurité sociale, sur ordre de son président, Bruno Retailleau. Ce budget a été adopté avec le soutien des socialistes.
La « normalisation » de Marine Le Pen
Parmi les nombreuses blagues et sarcasmes qui ont suivi la parution du livre, se démarque un tweet qui prétend confirmer que « la prison radicalise les prisonniers ». Sarkozy ne parie pas seulement sur l’unité de la droite. Dans les mêmes pages, il décrit sa conversation téléphonique avec la leader du Rassemblement national (RN), Marine Le Pen, au cours de laquelle, interrogé par son ancien rival politique, Sarkozy a répondu qu’il ne soutiendrait plus un « cordon sanitaire » de la part du reste des partis de sa formation. « Si l’on considère que le Parti communiste et « La Francia Insumisa » sont républicains, je ne vois pas pourquoi le RN ne serait pas aussi républicain », écrit l’ancien président.
Nicolas Sarkozy contribue dans son livre à normaliser le RN et à rejeter ce qu’on appelle le « Front républicain » que tous ses ennemis, de l’extrême gauche à la droite traditionnelle, en passant par le centre macroniste, ont inventé pour se soutenir dans les circonscriptions électorales où le parti de Le Pen pourrait s’imposer.
Dans d’autres paragraphes qui énervent le reste des formations politiques – et pas seulement « Les Républicains » – Sarkozy fait l’éloge du président du parti lépéniste, Jordan Bardella, dont il compare les idées avec celles de la formation de droite dirigée par Jacques Chirac, l’ancien RPR (Union pour la République). Pour certains, cette comparaison est absurde, puisque Chirac s’est imposé comme l’ennemi numéro un de ce qu’on appelait alors le « Front National », mais il est prouvé que de nombreuses idées du RPR, notamment sur l’immigration et l’insécurité, faisaient partie du programme de ce parti conservateur, avant de devenir la « droite douce ». Bardella est aujourd’hui, dans tous les sondages, le favori pour l’élection présidentielle de 2027, devant même sa patronne, Marine Le Pen. Sarkozy l’avait déjà félicité après une réunion en septembre dernier.
Un autre membre du parti de Le Pen est également un protagoniste positif du livre. Sarkozy salue la fidélité de Sébastian Chenu, ancien militant de la droite traditionnelle au RN, qui lui envoyait chaque semaine un mail de soutien. Il ne traite pas de la même façon le président des Républicains, Bruno Retailleau, « qui l’appelait régulièrement, mais « sans faire grand-chose publiquement ».
Rupture avec Macron
Le captif numéro 320535 de la prison « La Santé » décrit également sa rencontre avec Emmanuel Macron quatre jours avant son incarcération. Le président propose d’autres centres pénitentiaires « plus sûrs », mais Sarkozy les rejette. Le détenu n’oubliera jamais que Macron n’a rien fait pour s’opposer à la perte de la Légion d’honneur en guise de punition de la décision judiciaire qui a conduit à son exécution. Sarkozy, entre autres critiques, laisse une phrase empoisonnée sur la dissolution de l’Assemblée en juin 2024 qui a conduit la France à la paralysie politique : « Un caprice qui a fait autant de mal à la France qu’à son auteur ». L’ancien président a rompu son amitié avec l’actuel locataire de l’Elysée. Jusqu’à tout récemment, il était l’un de ses principaux confidents nocturnes.
Mais tout n’est pas politique dans « Le Journal d’un prisonnier ». Sarkozy, en plus de se défendre contre les accusations qui pleuvent sur lui, quatre mois après son procès en appel dans l’affaire « libyenne », décrit aussi son séjour en prison. Protégé par deux policiers dans la cellule voisine, il restait enfermé dans la sienne, pour sa propre sécurité, 23 heures sur 23. La seule heure à l’extérieur s’est déroulée dans une petite pièce aménagée en salle de sport.
Il dit avoir mangé « du yaourt, des barres de céréales, du jus de pomme, de l’eau minérale et des friandises ». Certains médias ont indiqué qu’il ne voulait pas essayer le ranch de la prison, de peur de se faire cracher dessus, ou pire, sur son plateau. Privé d’ordinateur, de tablette ou de téléphone portable, l’ancien président utilisait dans son portable un téléphone fixe fonctionnant à jetons. La conversation a été enregistrée. Bien sûr, il disposait d’une petite télévision et recevait quotidiennement les journaux « Le Figaro » et « L’Équipe ».
Les rencontres (55 minutes) en prison avec son épouse, l’ancienne mannequin et chanteuse Carla Bruni, se sont déroulées dans une pièce de 5 mètres carrés, sous la lumière des néons et avec la porte à double verrouillage, « pour empêcher toute évasion », ironise Sarkozy.
Priez pour endurer « l’injustice »
Dans l’ouvrage qui a attiré l’attention des médias français mercredi dernier, la religion occupe également une place. L’ancien dirigeant du pays raconte que lors de sa première nuit, il s’est agenouillé pour prier : « Je suis resté ainsi pendant de nombreuses minutes. J’ai prié pour avoir la force de porter la croix de cette injustice ». Une fois libre, sa première décision fut de se rendre à Lourdes, où il se baigna dans une eau à douze degrés. Commentant les centaines de lettres reçues en prison, Nicolas Sarkozy écrit : « J’ai pu me rendre compte de l’importance des racines chrétiennes de la France. » Le curé de la prison, qui lui rendait visite tous les dimanches, lui citait saint Matthieu : « Heureux ceux qui sont persécutés par la justice, car le royaume des cieux sera à eux. »
La prison peut radicaliser, mais dans le cas de Sarkozy, il semble qu’elle aide aussi à retrouver la foi. Foi en la religion, pas en la justice.
