Santa Cruz de La Palma en 1962

La sortie de la « cage dorée » : l’attentat contre De Gaulle aux îles Canaries

On dit que l’Histoire choisit ses décors, mais parfois elle ne les trouve que par hasard. Sur une île immobile, entourée d’une mer qui ignore les empires, un colonel français attendait que le monde continue de tourner sans lui. Et c’est là, entre volcans et silence, que commence à se dessiner une conspiration contre De Gaulle, comme si le destin aussi avait besoin de se cacher.

Il y a des épisodes de la vie du général Charles de Gaulle qui semblent écrits pour le mythe : Alger, Colombey-les-Deux-Églises, l’Appel de 1940… Mais rares sont ceux qui imaginent que l’un des attentats les plus célèbres contre sa vie – celui du Petit-Clamart, en 1962 – a eu un prélude improbable, un chapitre insulaire qui s’est déroulé à des milliers de kilomètres de Paris, sur une île volcanique de l’Atlantique : La Palma, aux îles Canaries.

Là, dans l’apparente sérénité de l’hôtel Mayantigo récemment inauguré, le colonel Antoine Argoud, l’un des cerveaux de l’OEA, l’organisation qui cherchait à arrêter par la force la décolonisation algérienne que De Gaulle avait déclarée inévitable, a vécu sa captivité. Et c’est là, dans cette retraite forcée ordonnée par Franco lui-même à la demande directe du général français, que commence à éclore le complot qui ébranlera plus tard la Ve République.

La volonté d’effacer les traces

L’enquête apporte également une nuance délicate : une partie importante de la documentation sur le passage de Salan par les îles Canaries a disparu des fichiers de la police, ce qui suggère que les liens politiques étaient plus profonds que ce qui a été enregistré. Les lacunes documentaires du ministère des Affaires étrangères, des Archives générales du ministère de l’Intérieur et des Archives centrales de la police évoquent, plus qu’une coïncidence, une volonté d’effacer les traces.

En ce sens, le séjour d’Argoud à La Palma, entre surveillance amicale et liberté tacitement accordée, s’inscrit parfaitement dans cette politique ambivalente : l’Espagne contrôle, mais aussi permet. Il observa, mais ne ferma pas. L’île atlantique n’était donc pas qu’un exil doré : c’était une pièce du tableau diplomatique et conspirateur où se jouait l’avenir de l’Algérie française.



Argoud, l’officier qui refusait l’Histoire

Né à Danrey, en Lorraine, en 1914, Antoine Argoud était un brillant officier convaincu de la mission civilisatrice française en Algérie. Son opposition frontale à l’indépendance le conduit à rejoindre l’Organisation de l’Armée Secrète (OAS), le bras désespéré des derniers défenseurs de l’Algérie française.

Une fois le processus d’indépendance avancé, Argoud et d’autres dirigeants ont fui vers Madrid, mais la pression diplomatique française a fini par prévaloir : en octobre 1961, Franco a accepté de les expulser vers La Palma sous stricte surveillance.

L’arrivée secrète et le confinement doré

La scène aurait pu être filmée par Melville. Le 27 octobre 1961, un groupe de cinq policiers français et onze espagnols débarquent discrètement dans le port de Santa Cruz de La Palma. Leur destination, paradoxalement, était un paradis. Un confinement doré dans un Eden atlantique.

Les chercheurs de La Palma, Jesús Manuel Lorenzo Arrocha et Manuel Garrido Abolafia, ont reconstitué cette pièce insolite. Pendant des mois, les membres de l’OEA ont vécu dans un confinement qui semble aujourd’hui incroyable : plages pour eux seuls, pêche sous-marine, dîners et danses nocturnes. Argoud lui-même a écrit : « Sans les circonstances, cet été serait très agréable. L’île… est très belle. » Franco les a gardés sous surveillance, certes, mais pas enfermés. La Palma était sa cage dorée. Cela a changé lorsque le colonel a commencé à planifier son évasion.

L’évasion qui a fait trembler Paris

Le 22 février 1962, au cours d’une opération digne des romans d’espionnage, Argoud s’échappe de La Palma d’une manière bizarre. Il rentre clandestinement en Europe et reprend les contacts avec les secteurs les plus coriaces de l’OEA, désireux non plus d’arrêter l’indépendance de l’Algérie, mais d’éliminer Charles de Gaulle.

Santa Cruz de La Palma en 1962

L’évasion d’Argoud n’est pas passée inaperçue dans la presse française. Le 28 février 1962, Le Monde émettait une hypothèse qui confirmait que les services français pressentaient l’itinéraire possible : Argoud pouvait jeter son dévolu sur le Río de Oro (Sahara), cherchant l’appui espagnol et français pour traverser le Sahara et rejoindre l’Algérie. Cette conjecture confirme les soupçons selon lesquels la fuite reposait sur les discrets couloirs qui reliaient les îles Canaries au nord-ouest de l’Afrique.

À peine six mois plus tard, le 22 août 1962, le général survit miraculeusement à l’attaque du Petit-Clamart. Argoud a été arrêté, jugé et condamné comme instigateur. Jean-Marie Bastien-Thiry, l’auteur de l’attentat, a été exécuté : la dernière exécution par fusillade en France. Cette intrigue et la figure obsessionnelle d’Argoud inspirèrent plus tard Frederick Forsyth dans Le Jour du Chacal, chef-d’œuvre du thriller politique.

Le double jeu de Franco et la géopolitique

L’histoire d’Argoud à La Palma ne peut être comprise sans le contexte plus large que l’historiographie récente a révélé. Les travaux du professeur José Luis Rodríguez Jiménez (Université Rey Juan Carlos) fournissent une clé décisive : la collaboration espagnole avec l’OEA n’était pas un accident diplomatique, mais le résultat d’une politique oscillante, pragmatique et ambiguë.

Rodríguez Jiménez démontre que Franco jouait deux cartes simultanément. D’une part, il souhaitait entretenir une relation fluide avec De Gaulle. En revanche, il n’exclut pas que les généraux algériens pro-français réussissent un coup d’État, ramenant la France à une orientation moins hostile envers l’Espagne. Cet équilibre opportuniste explique pourquoi l’Espagne a toléré pendant des mois les activités conspiratrices des exilés. Il ne s’agissait pas d’une « simple négligence policière », mais plutôt d’une tension calculée. Dans la mémoire de l’île, cet épisode semblait s’effacer. La Palma a retrouvé son calme, mais quelque part entre la lave et la mer, demeure la certitude que l’Histoire se joue parfois très loin de Paris.





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