François Ozon : "'L'étranger' est aujourd'hui tout aussi mystérieux, opaque et actuel"

François Ozon : « ‘L’étranger’ est aujourd’hui tout aussi mystérieux, opaque et actuel »

François Ozon est aujourd’hui l’un des cinéastes les plus prolifiques. Au cours des trois dernières décennies, le Français a sorti presque un film par an, et dans une grande partie de ces cas, surtout ces derniers temps, il s’est rendu en Espagne soit pour le présenter dans le cadre du Festival de Saint-Sébastien, soit simplement pour en faire la promotion. Une fois de plus, le réalisateur a veillé à Vozpopuli pour parler de son dernier titre, l’adaptation homonyme de L’étrangerle célèbre roman de 1942 de l’existentialiste Albert Camus.

Ozon utilise le noir et blanc dans ce film, dans lequel l’acteur Benjamin Boisin succède à Marcello Mastroianni dans le rôle de Meursault, rôle que l’Italien jouait en 1967 sous les ordres de Luchino Visconti. Avec cette nouvelle version, le cinéaste a participé à la dernière édition du Festival de Cannes et plus tard également au Festival de Saint-Sébastien.



« En fait, ce n’était pas mon désir de m’adapter L’étranger de Camus, cela ne m’avait même pas effleuré l’esprit. J’avais un projet, celui d’un garçon actuel, disons un peu perdu, inadapté, qui tente de se suicider. J’ai essayé de monter le projet, mais je n’ai pas trouvé de financement. Alors j’ai relu. L’étranger Je cherchais l’inspiration pour un personnage apathique et c’est alors que je me suis rendu compte que c’était encore extrêmement actuel, que c’est un livre qui reste tout aussi mystérieux, opaque, actuel. J’ai réfléchi à quel point c’était un défi d’incarner un personnage aussi mystérieux, de le porter à l’écran », a déclaré le réalisateur dans une interview réalisée dans le cadre du concours de Saint-Sébastien.

Pour Ozon, il était très important de montrer cette histoire d’un point de vue de 2025. Selon lui, il était « absurde » de vouloir raconter cette histoire, écrite par Camus en 1939 et publiée en 1942, « d’un point de vue de cette époque-là ». 80 ans s’étaient écoulés et ce qui m’intéressait était de montrer ce qui s’était passé à cette époque, les événements historiques. Je pensais que ce que je devais montrer, c’était comment les gens se voyaient eux-mêmes à l’époque, comment les Français voyaient les Arabes, comment les Français voyaient les Arabes. Comment ils vivaient et comment ils coexistaient. C’est la chose la plus importante pour moi.

Par ailleurs, il y a aussi un certain lien familial dans ce roman et dans son adaptation, comme le dit lui-même le réalisateur. « Beaucoup de familles en France avaient quelque chose à voir avec l’Algérie, il y avait un lien direct. En discutant avec ma mère, j’ai découvert quelque chose dont on ne parlait pas dans ma famille : mon grand-père était juge, mais il a été rapatrié avec sa famille parce qu’il a subi un attentat. Il ne s’est rien passé, mais c’était quelque chose de très douloureux. Quelque chose qui dans beaucoup de familles a été balayé sous le tapis, le sujet n’est pas abordé, comme si la blessure entre les deux pays était encore ouverte », commente-t-il.

Équilibre des femmes

Le personnage de Marie, interprété par Rebecca Marder, a dans cette vision de L’étranger plus d’importance que dans le roman. Comme l’explique Ozon, il s’est rendu compte en relisant le livre que les personnages masculins n’étaient pas du tout sympathiques : l’un frappe son chien ; un autre à sa femme ; et le troisième tue un Arabe parce qu’il faisait beau. « Je pensais que cela n’allait pas susciter beaucoup d’empathie de la part du spectateur, alors j’ai décidé de l’équilibrer en donnant plus d’importance aux personnages féminins et en les rendant plus supportables. Le personnage de Marie est solaire et sensuel », explique la réalisatrice, mais sa sœur, Yamila, apporte également un poids fondamental. Ainsi a été montré « le rapport de force qui existait entre l’Algérie et la France ».

Le personnage de Maursault, en revanche, reste avec la même apathie qui suscite rejet et confusion. « Nous avons tous été Meursault un jour ou l’autre, nous avons dû prendre nos distances, rejeter les émotions et la réalité. Peut-être pour nous protéger. Mais Maursault dit toujours la vérité, il ne ment jamais. Camus, dans la préface de la première traduction américaine, a dit quelque chose de très curieux : qu’il était le Christ que nous méritons tous. C’est la clé pour laquelle il en est ainsi », a-t-il expliqué.

Même si Ozon fait toujours allusion au manque de financement pour ses films, il est le cinéaste le plus productif de l’industrie européenne. Même si cela devient de plus en plus compliqué, comme l’avoue le cinéaste, il souligne qu’il trouve toujours la solution économique qui correspond à la dimension artistique. Dans ce film, le noir et blanc a été d’une grande aide. « Reconstruire Alger en couleur était très compliqué, mais le faire en noir et blanc était très simple », a-t-il noté.





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