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Carrère écrit le meilleur livre de l’année entre le fascisme français et la Russie de Poutine

Le 18 avril 1986, Emmanuel Carrère, un jeune écrivain, apparaît avec sa mère, la prestigieuse historienne Hélène Carrère d’Encausse, à l’émission Apostrophes par le journaliste Bernard Pivot. Modèle pour notre Fernando Sánchez-Dragó, ce serait une rencontre maternelle-filiale autour de deux œuvres : le roman surréaliste La moustache et l’essai Pas de paix, pas de guerre sur l’empire soviétique déjà très chancelant.

Si Carrère, qui n’a pas encore 30 ans, est très tendu, sa mère, en revanche, est un masque hiératique typique des grands personnages de l’hexagone. Les réponses d’Hélène Carrère d’Encausse sont ainsi structurées, verticales et suivent un raisonnement pyramidal, tandis que Carrère est dubitative, extrêmement nerveuse, devant son petit roman flou traversé d’une certaine noirceur.



Dans les années 80, la grande intellectuelle aurait été cette Hélène comme une évidente créature du monde universitaire, un monde entre le quartier Saint-Germain-des-Prés et le quai de Conti, tandis que l’autre n’était qu’une dilettante vivant de la critique de cinéma. Quarante ans plus tard, Emmanuel Carrère a fait de son chaos mental une vertu et a conduit au «non-fiction« , que « petit animal» comme dirait Arcadi Espada, comme étant le genre à la mode parmi les écrivains et critiques blessés.

Emmanuel Carrère

Triomphe du postmodernisme, certes, mais aussi axe le long duquel évoluent ces splendides mémoires de famille, démontrant que Carrère est le maître du genre. En fait, la comparaison avec nos imitateurs nationaux – le plus jeune Javier Cercas et le quota PSUC dans la Prisa Jordi Amat – est tellement intellectuellement offensante qu’elle pourrait donner lieu à un drôle de texte à la Luis Bonafoux au milieu de l’année 2026.

Qu’il suffise de dire qu’après l’inégalité et la censure YogaCarrère réalise en Koljos filer une évocation de son histoire familiale sincère, sans la pijería de l’œuvre précédente, et qui dans certains chapitres est vraiment passionnante. Traduit par Juan de Sola, Anagrama a lancé le livre le 18 février et a reçu le prix Médicis en novembre dernier.

Au fond, ces mémoires sont un duel entre la vieille culture française, Hélène Carrère d’Encausse – qui deviendra secrétaire perpétuelle de l’académie française -, et le chaos de l’intellectuel aux multiples lectures et peu de système, Emmanuel Carrère. Tout s’assemble dans «Koljos» : c’est ainsi que le romancier fait référence à la manière de dormir en commun que la famille avait jusqu’à sa jeunesse.

Unis en matelas, avec le lit principal en grand, inspire la structure de ce roman fluvial presque sans fin.

Le grand silence fasciste

Parler de la famille slave de Carrère est, de loin, l’affluent le plus abondant et le plus nutritif de l’œuvre. Elle révèle également un secret presque caché pour de nombreux Européens, notamment à gauche : l’exil blanc, qui a détrôné la majesté, de la Russie soviétique. Entre Géorgie et Russie, à travers l’œuvre de ce narrateur gaulois, familles et familles défilent tel un serpent des neiges émaillé de turquoise dans une grande marche vers l’ouest.

Ne pouvant regagner leurs terres, toutes déjà distribuées par le Soviet suprême, ils forment à Paris un microcosme orthodoxe. Sa seule voie de promotion sociale serait donc un talent polyglotte grâce à sa vie nomade. Cette Russie de droite, bannie de tout souvenir en raison du mandarinat de Sartre et consorts, Carrère juge intelligemment qu’il nous a donné à l’Occident la prose de Vladimir Nabokov.

En revanche, la reconstitution de l’enfance maternelle dans le Paris de l’occupation et de l’après-guerre fait ici référence à Patrick Modiano, mais avec des profils plus intéressants car beaucoup plus littéraires. Les Parisiens pauvres, dont le besoin de devenir une classe moyenne a conduit le grand-père maternel de Carrère, Georges Zourabichvili, à collaborer avec le régime nazi. C’est pour cette raison qu’il disparaîtra en 1944, certains disent qu’il fut exécuté de manière extrajudiciaire.

Hélène Carrère d’Encausse éduque donc cette classe maudite dans le silence et, aussi, dans la vénération cachée des auteurs gaulois qui ont collaboré avec le régime de Vichy. Carrère se souvient du mémorialiste et martyr du collectif Robert Brasillach :

« Cela date de 1941, j’ai une lettre dans laquelle ma mère raconte à sa belle-mère le bonheur qu’elle a ressenti lorsqu’elle l’a trouvé dans l’étal d’un bouquiniste peu après son arrivée à Paris en 1948. Elle a pris ce livre alors maudit et maintenant complètement oublié comme s’il s’agissait d’un trésor. Et comme un trésor elle l’a gardé. Elle aura toujours une prière réservée à ceux qui ont défendu Brasillach, qui ont demandé son pardon, qui perpétuent sa mémoire car ce faisant C’est comme s’ils défendaient leur père, ils demanderaient pardon à leur père, ils perpétueraient la mémoire de leur père.

Pour les lecteurs, certains points doivent être précisés : revendiquer Brasillach en France à partir des années 1950, c’était être effacé du panthéon culturel que le journal communiste commençait à dominer. L’Humanité. Cela a été éliminé, épuré, car cela signifiait révéler au grand public que la moitié de la France avait fait partie de la dictature hitlérienne.

Le procès du collaborateur Robert Brasillach

Le procédé Brasillach

Cela était connu depuis les années 70 grâce à l’historien Robert Paxton, mais remettant en question la mythologie d’un pays uni face à «boche» -l’Allemand- aurait fait exploser le fragile édifice de la Quatrième République (fissuré, d’ailleurs, par la misère coloniale en Algérie).

Brasillach a crié en signe de rédemption lors de son exécution le 6 février 1945 : « Vive la France, quand même« Une icône était née et la France conservatrice – cette mère de Carrère – allait en faire un saint du grenier, caché derrière des lits, avec son histoire du cinéma dissimulée dans les bibliothèques par les universels Balzac et Hugo.

Et c’est peut-être là la genèse de l’animosité entre Hélène Carrère d’Encausse et son frère Nicolás, l’oncle de l’écrivain.

relations adverses

S’il est une autre contre-figure dans le livre au monde académique de la mère de Carrère, c’est bien son frère Nicolas Zourabichvili. Pianiste frustré, oncle bohème de l’écrivain, il représente le progrès des années soixante dans les mémoires. Celui qui croit au dogmeil y a de l’injustice et c’est insupportable« , selon Carrère, et qui est venu se déclassifier et vivre parmi les Algériens, allant même jusqu’à faire de la contrebande d’armes au plus dur de la guerre coloniale. Et, contrairement à sa sœur, il a une vocation d’honnêteté. Carrère affirme

« …dans mon adolescence c’est Nicolas qui est devenu mon modèle, mon frère aîné, peut-être mon ami le plus cher ainsi que mon oncle, et il m’a transmis son obsession de la vérité, obsession que, depuis que je suis devenu écrivain, je n’ai cessé de revendiquer avec une insistance qui peut paraître suspecte… »

Les affrontements de ce membre de la famille avec le sphinx silencieux et toujours parfait d’Hélène Carrère d’Encausse seraient constants : ils seraient même lointains dans la vieillesse en un parfait symbole de celle du caractère comme du destin. Certes, ces deux Frances, celle de Le Figaro et l’autre de Le Monde, Ils sont le nœud merveilleux qui lie les expériences et les déceptions d’un jeune Carrère qui boite entre ces deux pôles. Quelqu’un qui est capable de se résumer politiquement dans une devise qui l’aurait purgé dans l’Espagne caïnite d’aujourd’hui : « Emmanuel ne vote pas parce qu’il a peur de voter à droite. »

Une autre relation plus exemplaire, celle des parents de Carrère, se révèle dans Koljos avec des hauts et des bas : les infidélités, les démissions, le mépris de l’ambitieuse Hélène pour le minuscule agent d’assurance Louis Carrère d’Encausse sont racontés. La petite lampe torche de l’enquêteur Emmanuel Carrère, avec les documents laissés par son père Louis, éclaire les parties les plus cachées de cette relation froide et distante d’un couple qui se respectait, mais ne s’aimait plus. Pas même dans la mort.

COVID, malédiction pour la famille

La frontière où ces mémoires deviennent un autre traité entre philosophie et religion sur la mort – c’est la première fois qu’Emmanuelle Carrère et Michel Houellebecq coïncident sur des sujets – est celle où est racontée la mort rapide et l’agonie de leurs ancêtres. Louis Carrère, ainsi, après un accident vasculaire cérébral qui semble dérivé du COVID, se retrouve dans un état presque végétatif qui le transforme en une figure de cire aux réponses simples et à l’entretien nécessaire.

Dans une parfaite catastrophe familiale, la vieille Hélène Carrère d’Encausse tombe malade d’un cancer après avoir déçu tous ses pronostics sur la guerre en Ukraine et devenir la risée de l’hexagone (un endroit où l’imbécillité intellectuelle, contrairement à ici, se paie cher). Convaincue de la rationalité de Poutine, la guerre de 2022 la détruit de l’intérieur puisqu’elle a brisé sa capacité prédictive bien connue – elle a prophétisé avec une certaine habileté la chute d’une URSS que l’on croyait éternelle dans les années 80.

Grande ironie pour Emmanuele Carrère, un Forrest Gump littéraire particulier qui est toujours au bon moment, le conflit Ukraine-Russie le retrouve à Moscou en train de filmer une apparition dans l’adaptation de son roman Limonov. Dans son infinie curiosité, il séjourne non seulement en territoire slave, mais visite également Kiev lors des premiers bombardements : il déclare d’ailleurs avec un peu de fantaisie que «un obus est tombé directement sur le pâté de maisons» Peu de temps après, il est passé avec son groupe d’écrivains.

Bien que tous les paysans ukrainiens soient des romans ambulants, il est incroyable que le peintre Serhiy, victime de la torture poutinienne – le personnage de Dostoïevski -, soit «non-fiction » prend son vrai visage dans les dernières pages. Celles-ci reprennent le sens le plus Carrère de L’adversaire et ils déménagent à cause du stoïcisme de sa mère Hélène dans son agonie prolongée. L’écrivain se souvient d’elle :

« Je n’avais jamais entendu cette femme optimiste, de tempérament et de principes, aussi impuissante: ‘Je ne comprends pas. Je ne comprends plus rien' », a-t-elle répété. Pendant vingt ans, elle considérait Poutine comme un autocrate et un interlocuteur brutal mais fiable à sa manière, avec qui on peut discuter si l’on connaît et accepte les règles de la « Realpolitik ». table et le plateau, et sort un revolver qu’il vous met au front. Elle n’est pas la seule à avoir commis une erreur.

La froideur de cette Hélène dans sa mort, accablante et typique du meilleur Mitterrand, est capable de mettre en place une stratégie pour que son mari n’apprenne pas son départ. Et même permettre des retrouvailles avec son ex-frère Nicolás qui ont une certaine rédemption, d’émotion réelle, et qui laissent la rencontre paternelle-filiale de notre Cercas dans son livre du 23-F au fond de la collection de Bateau à vapeur.

Hélène Carrère d'Encausse, sphinx du roman

Hélène Carrère d’Encausse, protagoniste inaperçue des mémoires

Ainsi, un livre qui commence comme un supposé règlement de compte d’Emmanuel Carrère avec une mère hautaine, au péché d’intelligence et fière d’elle. « bons gènes », Il se termine par le troisième principe révolutionnaire humaniste : la fraternité.

Magnifique pièce construite avec des chutes, filées avec savoir-faire dans des matériaux très disparates, elle se rapproche du chef-d’œuvre de Carrère et s’éloigne complètement de la frivolité qui envahissait les pires parties de la précédente. Yoga. Quelques paragraphes du précédent distillent cette émotion incomparable qu’est cette évocation de la petite enfance :

« Nous allons tout de suite nous ressaisir, nous retrouverons notre dignité et notre courage, mais il y a ce moment, permis, où je lui dis que je l’aime et où ce n’est pas ma mère, la vieille dame, puissante et coriace, qui va mourir, mais maman, celle qui me regardait nager vers elle, pendant que M. Lécussan me tenait sous le ventre, dans la piscine de Cazères. »





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