La bataille entre l’ancienne et la nouvelle France est désormais impossible à ignorer
Commentaire
La chroniqueuse Nabila Ramdani affirme que la mentalité coloniale est encore très forte dans un pays tourné vers le passé
Ajoutez le mot « nouveau » à tout ce qui est ancien et établi, et vous provoquerez toujours de la colère. Plutôt que d’injecter jeunesse et vitalité, les conservateurs soupçonnent le radicalisme, voire la révolution.
C’est certainement le cas de l’homme politique français Jean-Luc Mélenchon. Le vétéran de gauche estime qu’un Nouvelle-France – une Nouvelle-France – a émergé alors que son ancienne nation se repositionne dans un monde profondément changé, et que les politiciens doivent réagir.
Le nom de l’homme de 74 ans exaspère à lui seul beaucoup de monde, notamment à cause des stratégies économiques incendiaires de l’ancien trotskyste, mais sur le sujet de la révision de l’identité de la France, il sait comment cadrer le débat.
M. Mélenchon a remporté plus de sept millions de voix au premier tour de l’élection présidentielle de 2022, qui comptait 12 candidats, ce qui le place de très près en troisième position.
Un soutien important
Un peu moins de 22 % de l’électorat l’a soutenu. Ce sont des chiffres étonnamment élevés, et c’est la raison pour laquelle il a une chance extérieure de devenir enfin chef de l’État en 2027.
Ceux qui soutiennent M. Mélenchon, leader de facto de La France Insoumise (LFI), sont impressionnés par son affirmation selon laquelle la France a changé « plus en six décennies qu’au cours des deux siècles précédents » et qu’une nouvelle façon de penser est nécessaire.
Il évoque particulièrement la décolonisation, lorsque l’immigration en provenance des anciennes colonies s’est intensifiée parce qu’une main-d’œuvre bon marché était nécessaire pour reconstruire la France après la Seconde Guerre mondiale.
Les années d’après-guerre ont également vu les Françaises obtenir pour la première fois le droit de vote, assurant une féminisation de la vie publique, mais aussi de la société en général.
Ajoutez à cela un déplacement des communautés agraires vers les villes, et il est indéniable que La France Profonde – une « France profonde » construite autour de petites propriétés rurales et d’églises catholiques – n’est plus le seul modèle.
La France romancée
Bien sûr, la vieille France romantique existe toujours – c’est l’une des raisons pour lesquelles le pays reste la destination touristique la plus populaire au monde – mais il y a aussi de la laideur dans la nostalgie.
Le pays s’appuie toujours sur une Constitution de la Cinquième République rédigée en 1958 – une Constitution axée sur le maintien d’une gouvernance ultra-forte alors que le pays menait un conflit sauvage pour tenter de s’accrocher à l’Algérie, autrefois sa colonie la plus grande et la plus prestigieuse.
Les nationalistes algériens ont gagné la guerre en 1962, mais la principale caractéristique de la Constitution de 1958 – un président quasi monarchique contrôlant un vaste État sécuritaire – reste fermement en place.
Une Sixième République pourrait apporter une plus grande démocratie, notamment en augmentant le pouvoir du Parlement sur le président.
Cela pourrait également aider des millions de « nouveaux Français » – comme les appellent les réactionnaires – issus de minorités ethniques et religieuses qui se plaignent à juste titre de discrimination et de brutalités policières dans un pays où la mentalité coloniale est encore très forte.
Cet état d’esprit se retrouve dans des partis tels que le Rassemblement National (RN), issu en partie de réseaux d’extrême droite façonnés par l’opposition à l’indépendance algérienne.
Des éléments du parti ont exprimé leur nostalgie de l’Algérie coloniale, où les Algériens musulmans étaient confrontés à une discrimination juridique et politique systémique sous la domination française.
Les critiques affirment que cet héritage alimente encore aujourd’hui une partie de la politique anti-immigration du RN.
Ils défendent un pays protectionniste « Made in France » et dénoncent les cultures « étrangères » et les réalités d’un monde de plus en plus interconnecté.
Le président Emmanuel Macron sera contraint de se retirer l’année prochaine, après avoir effectué au maximum deux mandats, et il n’est pas inconcevable que M. Mélenchon affrontera un candidat du RN – Jordan Bardella ou son mentor Marine Le Pen – pour tenter de devenir le nouveau chef de l’État.
Dans de telles circonstances, la lutte entre les Lumières de la Nouvelle-France et la bigoterie de l’Ancienne-France sera rude et le résultat extrêmement difficile à prévoir.
