Jordan Bardella, au centre, ce jeudi aux obsèques de Jean-Marie Le Pen.

Le Pen enterre Le Pen

L'église parisienne Notre-Dame du Val-de-Grâce assistait ce jeudi matin à un événement familial, mais aussi à une cérémonie extrêmement politique. Des centaines de personnes ont fait la queue pour dire au revoir à Jean-Marie Le Pen, fondateur du Front national d'extrême droite. Militaires à la retraite, combattants, vieux fascistes, nostalgiques du collaborationnisme, simples militants d'extrême droite. Certains ont réussi à accéder au temple, il n'y avait de place que pour environ 400 personnes sur les 1 500 qui venaient à l'église. A l'intérieur, la famille, le clan Le Pen, mené par Marine, sa plus jeune fille, a dit au revoir au père, à l'oncle, au grand-père. Mais aussi à cette idée inconfortable et violente de blanchiment du parti qu'incarnait son fondateur : vieux combattant de la guerre d'Algérie, antisémite, bourreau avoué et phare extraordinaire de l'extrême droite européenne. Famille et politique, un parfait résumé de ce qu'a toujours été l'ancien Front National, transformé pour des raisons électorales en Regroupement National.

Jean-Marie Le Pen a été enterré samedi dernier sur la commune de La Trinité-sur-Mer dans l'intimité familiale. Il est mort à l'âge de 96 ans, après une vie consacrée à la guerre et à la politique, deux mondes pour lui sans solution de continuité. Il ne s'est jamais tu, il n'a jamais cédé dans ses attaques contre les immigrés, contre la gauche, contre les Juifs. Car, en réalité, et bien qu’il ait atteint le second tour de l’élection présidentielle de 2002, il ne s’est jamais intéressé au pouvoir, mais à la provocation, à l’agitation. « Je suis un homme d'opposition », a-t-il proclamé. C’est sa fille Marine qui a repris le parti, l’a rebaptisé et a assumé l’idée du gouvernement, qui consistait à effacer les discours antisémites, fascistes et racistes. Changer de cap, tuer le père, bref. « Les chambres à gaz étaient un détail de l’Histoire », disait-il. Et en 2015, il a été expulsé par sa propre fille, qui tentait de couper le cordon ombilical avec le fondateur. Ils ont arrêté de parler pendant des années.

Jeudi, à 11 heures, Le Pen a été officiellement enterrée. La fille a publiquement licencié son père. La seule chose qui empêchait encore la normalisation totale de son parti, sa diabolisation pour entrer dans le système comme une autre formation démocratique. Le problème réside cependant dans le caractère familial de la formation. Un Le Pen ne peut pas enterrer un autre Le Pen. Le même sang unit toujours la constellation de l’extrême droite française, assise sur les bancs des églises.

Priez « pour la France »

Aux premiers rangs de la messe se trouvaient Bruno Gollnisch, ancien compagnon de voyage de Jean-Marie Le Pen ; Marie-Caroline Le Pen ; Marion Maréchal, sa petite-fille et peut-être la plus proche de ses idées extrémistes ; Louis Aliot, ancien collègue de Marine Le Pen et maire de Perpignan ; et Marie-Christine Arnautu, très proche du fondateur du Front national. Ils lisent tous des textes religieux. Egalement la prière des parachutistes, corps auquel appartenait Le Pen, la prière à Jeanne d'Arc et une autre de l'écrivain catholique Charles Péguy. Plusieurs petits-enfants de Jean-Marie Le Pen ont lu à tour de rôle une partie de l'homélie ; l’un d’eux est appelé à prier « pour la France ».

Outre les membres du Rassemblement national, comme son président, Jordan Bardella, ou le député Thomas Ménagé, tous les courants de l'extrême droite étaient représentés, dont Éric Zemmour, adversaire politique de Marine Le Pen, ainsi que Bruno Mégret, ancien numéro deux du Front national qui a rompu avec Jean-Marie Le Pen en 1998, ou encore Carl Lang, également dissident. L'historien spécialiste d'extrême droite Jean-Yves Camus était également présent à l'église.

Marine Le Pen ne voulait pas voir de personnages plus radicaux même en peinture dans le temple. Ils n’avaient pas emprunté ce chemin vers la normalisation pour ensuite tout gâcher à la dernière minute. Les négationnistes ont été laissés de côté, comme Thomas Joly, président du Parti français, ou Yvan Benedetti, son fondateur. L'ancien président de Radio Courtoisie Henry de Lesquen faisait également partie des personnes rejetées. Egalement bloqué aux abords de l'église, l'humoriste Dieudonné, reconnu coupable d'antisémitisme, venu rendre hommage à Le Pen – qui était le parrain de sa fille – et a déclaré aux journalistes qu'il « était un homme libre » en pleine crise « peut-être ». panorama politique trop étroit.

Le Regroupement national vit désormais sans l'ombre de Jean-Marie Le Pen. Mais il conserve encore quelques traces de ce passé, comme la flamme sur son logo, qui évoque le même symbole que celui affiché sur son emblème par le Mouvement social italien post-fasciste. Le parti est aujourd'hui le plus voté en France avec plus de 10 millions de soutiens. Marine Le Pen, libérée du joug de son père, fait face fin mars au verdict judiciaire dans une affaire de détournement de fonds européens qui pourrait la disqualifier et la laisser hors de la politique. Sur le banc, on retrouve Bardella, 29 ans, véritable rupture avec le sombre passé du parti.

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